Afin de couper court à toute polémique ou toute protestation de quelque nature que ce soit, il m’incombe d’avertir notre dynamique lectorat, encore trop souvent enclin à la controverse et au petit “oui, mais” dévastateur, que les termes de l’énoncé figurant ci-dessus et scandaleusement provocateurs à l’égard des virtuoses du 9ème art ne sont absolument en rien imputables à de quelconques lecteurs du Var : je ne me laisserai donc pas guider par cette sournoise et tendancieuse orientation stylistique inspirée du caractère démagogique et abscons de notre rascal de rédac’ chef, titre ô combien pompeux, dont je ne m’abs-tiendrai pas de taire le nom. Oh, certes, il n’est pas né celui qui me fera renier la bande dessinée au profit du cinématographe, cette demi-soeur pouilleuse et sub-claquante qui fait rien qu’à mugir dans nos campagnes. J’ai dit demi-soeur ? Ah, je bafouille souvent, je me fais vieux. Non, c’est vrai que parfois, à la faveur d’une éclaircie au dessus du Poitou-Charentes par exemple, on peut apercevoir de-ci de-là quelques similitudes entre les deux, parfois. Avec de la chance. Booon, c’est vrai qu’au ciné, y a eu deux ou trois trucs de bien comme... Michel Strogoff, L’As Des As, Fanfan. Mais à part ceux-là, hein ? Vous pouvez me dire ? Car en vérité, mes bien chers frères, en ce 3ème dimanche de Pâques, je vous le dit, l’hérésie hollywoodienne touche à son comble : boutons les Spielberg et autres Coppola hors de nos cases, mettons des cactus dans nos strips afin que jamais plus ils n’y reviennent ! |
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J’exagère un peu parce que ces deux-là sont en fait de sacrées pointures, non ? Suivez, bordel ! Bon, enfin, tout ça pour dire que si le cinéma et la bande dessinée couchent ensemble, ce n’est pas parce qu’ils râlent, transpirent ou ruissellent de sueur que le public voyeur prend obligatoirement son pied, loin de là, même. Pour tout dire, le cinéma souvent bande mou, et sans vouloir être méchant avec Silvester Stallone ou Pamela Anderson, je pense qu’ils seraient vachement plus convaincants en dessinant chez Dominique Leroy que dans des adaptations du Judge Dredd ou de Barb Wire. C’est ce cinéma potager qui contribue à faire rimer BD avec attardés. Alors le cinéma est-il l’avenir de la bande dessinée ? Hein ? Hein ? Répondez pas surtout. Je continue. Deo gratias et gloria tibi, ô rédac’ chef, vous qui trouvâtes LE sujet d’actualité, débattu dans moult magazines à l’occasion de la sortie du dernier film de Luc Besson, Le 5ème Élément : s’il plane sur ce dernier une atmosphère bédéesque, Jean-Claude Mézières et Jean Giraud (alias Moebius) n’y sont bien évidemment pas étrangers. Les décors étant parfois tout droit sortis d’albums de Valérian, comme La Cité Des Eaux Mouvantes pour la projection de New York dans le futur, ou encore Le Cercle Des Pouvoirs où le limouzingue devient le taxi de Korben Dallas (alias Bruce Willis). Les accents moebiusiens sont parfois flagrants dans certaines scènes manifestement inspirées de L’Incal, ou encore du Monde d’Aedena. Sur ces mêmes considérations, l’équipe du magazine Première, qui sont pas la moitié d’un con, s’était écriée que ben mon cochon, c’était dingue de voir le nombre de points communs entre la création d’un film et celle d’une bande dessinée. Ce sont finalement deux modes d’expression différents issus d’un même genre que l’on pourrait appeler : narration d’images enchaînées. Ainsi, il est naturel que le vocabulaire technique du traitement de l’image soit le même : plongée, contre-plongée, gros plan, plan américain, perspective cavalière. Le storyboard qui est l’ébauche dessinée d’un film comme d’un album, le découpage des cases ou des plans, le montage ou les enchaînements, tout ceci rapproche le 7ème et le 9ème art, et provoque des collaborations plus ou moins fructueuses. En dehors des dialogues et scénarii qui s’envisagent de la même façon dans les deux cas, il s’agit d’abord du temps qui diffère dans un film et un album. Dans ce dernier, le temps de lecture n’est pas dicté, il est variable selon le lecteur. Celui-ci peut revenir en arrière, apprécier les détails, stopper sa lecture sur une case en gros plan non dialoguée qui l’y incite. Le rythme de l’histoire est ainsi dicté par la page en plus du découpage et des plans. D’autre part, le cinéma et la bande dessinée ont leurs handicaps respectifs. La BD a celui du mouvement, beaucoup plus difficile à présenter sur une image immobile que dans un film. Le mouvement est toujours suggestif, mais l’art de la bande dessinée est la manière de le représenter. Le son, quant à lui, est transcrit comme en littérature, avec en plus le considérable bénéfice de ces onomatopées si chères à Gotlib. Le cinéma, lui, est depuis longtemps frustré par l’image. Le but de la bande dessinée n’est certainement pas de faire du réalisme à tout prix, et toute notre imagination peut être représentée, mais pas au cinéma. Des personnages stylisés, des métamorphoses, des monstres, des univers oniriques, tout ceci est coutumier en BD, mais devient incroyablement difficile à réaliser pour un film. “Il n’y a plus de frein au cinéma, aujourd’hui” déclarait récemment Jean-Michel Roux, le réalisateur du film Les 1.000 Merveilles De L’Univers. Certes, tout paraît potentiellement réalisable, et les techniques modernes permettent à peu près tous les effets spéciaux possibles, mais ces derniers durent pourtant rarement plus de 5 minutes dans des films d’environ 2 heures. C’est peu et extraordinairement coûteux. Cependant, il faut reconnaître que les adaptations des bandes dessinées au cinéma font de plus en plus recette au box office. Après quelques précurseurs comme Barbarella de J.C. Forest avec Jane Fonda, Superman avec Christopher Reeves, ou encore Rocketeer de Dave Stevens en 1985, suivirent de très gros succès comme The Crow de James O’Barr joué par Brandon Lee, The Mask avec Jim Carrey et la sulfureuse Cameron Diaz (il me la faut, aaargh), Crying Freeman, ou bien encore les adaptations de Batman (personnage de Bob Kane in Detective Comics, 1939) d’abord par Tim Burton, puis pour les deux derniers par Joël Schumacher. D’autres, comme Les Nouveaux Mecs, adapté du livre de Ralf König, passèrent totalement inaperçus. Quant aux adaptations BD de films, celles-ci sont majoritairement bonnes à mettre à la poubelle. A part La BD Officielle du Dracula de Coppola, réalisée par le grand Michael Mignola, et peut-être les récents Star Wars de Vatine, Blanchard et Mike Baron, ne restent que des albums sans intérêt à but strictement alimentaire, publiés majoritairement chez Dark Horse : James Bond, Alien, Terminator, Predator, Robocop, Jurassic Park, etc. Bref, à part quelques personnages qui eurent du succès à la fois au cinéma et en BD, comme Tarzan ou Conan Le Barbare, la bande dessinée ne retire aucun bénéfice direct du cinéma. Bien sûr, le cinéma est une source d’inspiration. Pulp Fiction de Tarentino, ou bien Reservoir Dogs, ont dû influencer un certain nombre de scénaristes policiers en BD comme Mezzo et Pirus pour leur Deux Tueurs par exemple. Mais il est vrai aussi que Tarentino s’inspirait déjà des pulps des années 60, ces petits fascicules de BD policière imprimés sur du mauvais papier. Certains films, sans être inspirés d’une BD en particulier, recherchent cette atmosphère. Tim Burton est un réalisateur qui pense et construit ses films comme le ferait un auteur de BD. Son Mars Attacks s’inspire également des comics d’anticipation des années 50-60, montrant des flying saucers et des petits hommes verts. Après ses deux Batman, L’Etrange Noël de M. Jack, Tim Burton veut maintenant s’attaquer à Superman, avec Nicolas Cage en remplacement de Christopher Reeves. Le cinéma d’animation, enfin, n’est pas en reste, et après un film comme Akira, l’extraordinaire adaptation ciné du chef-d’oeuvre d’Otomo, la route était toute tracée pour les autres, comme Porco Rosso, ou encore Ghost In The Shell du célèbre Masamune Shirow. Pour rester dans le chapitre films dirigés par des auteurs de BD, rappelons les deux flops magistraux de Bilal, célèbrissime auteur, avec Bunker Palace Hôtel et récemment Tykho Moon, boudés par le public. “Flop”, quoi de plus naturel que cette onomatopée pour qualifier une BD filmée ? Malgré une tête d’affiche alléchante (Michel Piccoli, Marie Laforêt, Julie Delpy, Richard Bohringer, Jean-Louis Trintignant) le film de Bilal n’atteint pas son but, ce qui semble prouver que BD et cinéma sont deux univers bien distincts. |
Tous ces films, réalisés autour de la bande dessinée, contribuent à médiatiser cette dernière, et cela ne peut être que bénéfique lorsque la technique est là pour fournir des images spectaculaires. Ainsi, la bande dessinée, souvent considérée comme un mode d’expression mineur par rapport à la littérature, la peinture et le cinéma, destinée aux adolescents boutonneux de terminale, pourrait enfin acquérir ses lettres de noblesse grâce à l’hommage que lui rend le cinéma. Bientôt, de nouvelles adaptations comme Spawn ou Prince Valiant d’Harold R. Foster, feront le public se ruer dans les salles de cinéma, plutôt que dans les librairies. Mais ma soeur, le zouave et moi-même continuerons de défendre farouchement (sauf ma soeur qui ne l’est pas, farouche) les Milou, Rantanplan et autres fox à poils durs qui font ce paradis enchanteur de la bande dessinée. Braves et fidèles lecteurs du Var, vous n’êtes pas seuls. La résistance s’organise. A la revoyure ! Jean-Pierre Liégeois, un jeune lecteur du Var. |
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