Olivier Vatine répond à de nombreuses autres questions dans Faille Temporelle 10. Vous y trouverez également plusieurs dizaines de croquis inédits.

FT : Tu es le premier dessinateur à avoir été publié chez Delcourt. Comment te voient les nouveaux venus : comme un vétéran ou plutôt comme un grand frère ?

Olivier Vatine : En ce qui concerne les auteurs de notre label (série B), certains doivent me voir comme un emmerdeur. Pour les autres, il faudrait leur poser la question.

FT : Tes influences sont plutôt américaines.

O. Vatine : Oui, j’ai découvert les comics bien avant la BD franco-belge. J’ai plutôt été sevré à Strange, au Tarzan de Russ Manning, aux F.F. de Jack Kirby, à Neal Adams etc... J’avais 25 ans quand j’ai lu mon premier Franquin ; il n’est jamais trop tard pour bien faire.

FT : Pourquoi avoir commencé par des histoires courtes plutôt qu’une série ?

O. Vatine : A l’époque, c’était le seul moyen de se faire publier dans un périodique (Pilote en I’occurrence). Les séries étant programmées longtemps à l’avance, ce qu’il leur fallait, c’était des récits courts de 3 à 6 pages. C’est comme ça qu’avec Thierry Cailleteau, on a réussi à placer Fred et Bob. On avait un dossier en attente chez Dargaud. Un jour, Mandryka a repris Pilote en main, il a trouvé notre dossier qui traînait dans un tiroir et il m’a passé un coup de fil. A l’époque, je faisais de la pub à Rouen et j’ai cru que c’était un copain qui me faisait une blague. Mandryka a publié I’histoire de Fred et Bob avec quelques illustrations qu’il m’avait fait faire pour ce numéro. Pour le numéro suivant il nous a demandé une autre BD et comme on ne savait pas quoi faire, il nous a dit : “Reprenez vos deux crétins balnéaires!” En fait, c’est lui qui a eu l’idée de Galères Balnéaires.

FT : Ta première série, Aquablue, a reçu l’Alph’Art jeunesse à Angoulême en 89. Penses-tu que ce soit ce prix qui ait lancé la série?

O. Vatine : Un AIph’Art n’est pas le Goncourt, il faut relativiser. Ce prix récompensait le premier tome, et comme pour la majorité des séries, les ventes n’ont vraiment décollé qu’avec le troisième. En fait, je pense qu’Aquablue a marché parce qu’elle répondait à une attente du public de I’époque qui n’avait plus de BD de Science Fiction à se mettre sous la dent. On n’a pas du tout cogité ça en terme de marketing. On était fans de SF et on a tout simplement décidé de se faire plaisir.

FT : En plein milieu de la série, tu te mets à travailler pour le dessin animé. Est-ce que ça a changé ta manière de travailler ?

O. Vatine : J’ai pratiquement travaillé un an chez Story (une boite de prod. co-dirigée par Delcourt) et effectivement, ça a influé sur mon travail. En 91, je commençais à travailler sur Palomita comme co-scénariste et comme story-boarder pour Lamy. Parallèlement, chez Story, il y avait un Japonais qui était chargé de former à la mise en scène les boarders qui venaient d’être recrutés. Moi, je faisais du décor avec Blanchard, mais de temps en temps, quand j’avais quelques minutes, j’allais suivre les cours qu’il donnait le soir. Il expliquait les axes, la manière de placer la caméra... J’essayais de ne pas trop en rater et je potassais toute la littérature sur le cinéma que je pouvais trouver dans la bibliothèque du studio. Tout ce dont je me servais de manière empirique sur les premiers Aquablue (j’essayais de piquer des plans à Spielberg ou Leone), j’ai essayé de le rationaliser. J’ai appris comment faire un champ/contre-champ. Ça commence à se sentir sur Palomita et surtout sur Aquablue 4 qui est mon premier bouquin vraiment abouti du point de vue de la narration.

FT : Comment as-tu rencontré Fred Blanchard ?

O. Vatine : Je l’ai rencontré à la sortie de Ran Corvo, sa première BD paru chez Zenda. Plus tard, quand j’étais chez Story, Aquablue 3 venait de sortir et je devais m’absenter pour une tournée de dédicaces. Il fallait que je trouve quelqu’un pour me remplacer et j’ai présenté Fred à l’équipe. C’est à partir de ce moment qu’on a commencé à collaborer. Il m’a apporté beaucoup en architecture, en design, ce genre de domaines où j’avais pas mal de lacunes.

FT : Comment travaillez-vous ensemble ?

O. Vatine : En BD, on a commencé à travailler ensemble sur Aquablue 4. Sur la fin de l’album, je traînais, j’étais en retard. Je lui ai demandé de me donner un coup de main sur la civilisation des aquatiques. J’ai mes tics de dessins et je lui avais demandé de me faire quelque chose de vraiment différent. De fil en aiguille, il en est arrivé à m’aider à finir les pages. Les personnes qui connaissent le travail de Fred repèrent son apport, les autres n’y voient que du feu. Sur Star Wars, ça fonctionne également plutôt bien.

FT : Comment s’est présentée cette opportunité de travailler sur Star Wars ?

O. Vatine : Grâce à Mike Richardson (le boss de Dark Horse) qui a édité les deux premiers Aquablue aux Etats-Unis. A l’époque, Dark Horse avait vraiment le vent en poupe. Ils venaient de monter une filiale au Japon, une en Angleterre, et une en France (la seule à avoir tenu le coup). Pour chaque création de filiale, ils voulaient initier un projet avec des régionaux de l’étape, si je puis dire. Richardson aimait bien Aquablue, il avait la licence Star Wars depuis peu : ça a fait tilt et il m’a proposé de faire une mini-série (6 comics de 24 pages). J’ai accepté à condition de ne pas le faire seul. Ça représentait 150 pages à faire en un an. Au début, il n’a pas compris. Il pensait que je voulais un encreur. Je lui ai dit : “Non, on va le dessiner à deux!” Je me suis bagarré pour ramener Fred sur le projet. En fait, sur Star Wars, on est à 50/50 sur tout, et chez Dark Horse, je crois qu’ils n’ont toujours pas compris notre manière de travailler.

FT : Le fait de ne pas terminer l’histoire, ce n’est pas un peu frustrant ?

O. Vatine : Pas vraiment, notre contrat étant d’adapter le premier roman de la trilogie de Timothy Zahn. Après coup, ils nous ont demandé de faire le second, mais on a tenu bon ; on ne voulait pas devenir des auteurs américains à temps complet. La vision qu’on avait de Star Wars nécessitait pas mal de travaux préparatoires, beaucoup de temps à passer sur les décors, bref, une approche assez peu compatible avec les deadlines de l’industrie du comic book. Aux Etats-Unis, la suite commence à sortir sans nous, mais Mathieu Lauffray est toujours aux couvertures. C’est la parenté entre le boulot de Mathieu et celui de Drew Struzan (I’affichiste attitré de Lucas) qui m’a poussé à le proposer pour les couvertures américaines de la série.

FT : Après Star Wars, tout le monde était persuadé que tu allais terminer Aquablue.

O. Vatine : Moi aussi, j’en étais persuadé. J’ai d’ailleurs réalisé les 5 premières planches du tome 5... Seulement voilà, notre collaboration avec Thierry (Cailleteau) a pris du plomb dans l’aile ; notre vision du travail a changé, un fossé s’est creusé. Clairement, je ne veux plus travailler avec lui.

FT : Tu penses que ça va susciter des réaction négatives de la part du public ?

O. Vatine : On verra... Aquablue est une série qui marche bien et la décision de laisser tomber n’a pas été facile à prendre... Mais finalement, je préfère tourner la page pour repartir d’une manière plus sereine. On avance sur Série B avec Fred et ça se passe bien. Il y a plein de projets sympas en préparation, dont un certain western.

FT : Il s’agit de ton nouveau projet sur un scénario de Pecqueur chez Delcourt ?

O. Vatine : Oui. J’avais l’idée d’une histoire. On s’était dit qu’on allait l’écrire ensemble pour Victor De La Fuente dont nous sommes fans. Pour diverses raisons, ça n’a pas pu se faire alors je me suis dit : “Basta ! Je vais la dessiner”.

FT : Le western, tu le conçois plutôt à la manière de John Ford, de Sergio Leone ou bien de Sam Peckinpah ?

O. Vatine : C’ est un cinéma de genre avec une mythologie très balisée, des codes précis. Tout se joue sur le style... Je suis quand même un fan de base de Sergio Leone. Le Bon, La Brute Et Le Truand ou Il Etait Une Fois Dans L’Ouest sont des chefs d’oeuvre. J’aime aussi Hawks, Ford, Eastwood et Peckinpah. Le western qu’on va faire avec Pecqueur débutera un peu comme La Petite Maison Dans La Prairie et puis va graduellement glisser vers le spaghetti. J’aimais bien Silverado qui mélangeait les genres.

FT : A part le western et la SF, y a-t-il d’autres genres que tu aimerais explorer ? Le polar par exemple.

O. Vatine : J’aime bien le polar, comme lecteur ou au ciné. C’est l’idée de dessiner les trucs du quotidien qui me rebute... Peut-être qu’un jour, si on me passe une caméra, j’aimerais bien en faire un pour le cinéma, mais en BD, non.

FT : Les nouveaux venus dans la BD ont des influences américaines, japonaises et franco-belges. Ils amalgament tout ça et le digèrent à leur manière. Penses-tu qu’on va assister à une sorte de métissage de la bande dessinée ?

O. Vatine : Les influences, c’est cyclique. Dans les années 50, Hugo Pratt s’inspirait de Milton Caniff qui, lui même, recyclait le cinéma de son époque. Dans les années 70, les auteurs Américains ont eu un choc en découvrant Métal Hurlant. Aujourd’hui ça va plus vite parce qu’il est vraiment très facile de se procurer des comics ou des mangas, mais ça a toujours été comme ça. Chez les jeunes dessinateurs, j’aime bien le travail de Claire Wendling, Benoît Springer ou Mathieu Lauffray. Ils ont ce côté comics, plus basé sur les attitudes des personnages que sur l’intellectualisation. Des types comme Trantkat, Gess, ou Christophe Quet ajoutent à ça une narration speedée héritée des mangas.

FT : Quel est votre rôle, à Blanchard et à toi, dans le label Série B ?

O. Vatine : Avec Fred, on assume une direction de collection bicéphale. Je ne sais pas comment travaillent les autres directeurs de collection. Nous, on apprend au fur et à mesure. Sur le premier bouquin du label (Carmen Mac Callum) on manquait totalement de diplomatie. Il y a eu des frictions avec Gess. Quand il a commencé à travailler sur le premier tome, on anticipait sur l’évolution de son style et on avait tendance à vouloir le tome deux tout de suite... bref, on était pesants. On a appris à éviter ce genre de comportement, on essaye de partager notre savoir faire sans prendre le pas sur leur personnalité. Pour faire une analogie maritime, je vois ça comme le boulot d’une vigie chargée de les faire louvoyer entre les écueils du premier bouquin. Dès qu’on sent qu’un projet a une chance, on le présente à Guy Delcourt, on le défend, et en général, ça marche. On a même réussi à lui faire accepter les couleurs sur ordinateur, chose à laquelle il était allergique.

FT : Quels sont les ingrédients nécessaires à la réalisation d’une bonne série B ?

O. Vatine : Ce qu’on voudrait essayer de faire, c’est retrouver la veine scénaristique des feuilletonistes comme Charlier, Greg ou Van Hamme avec notre culture visuelle plutôt SF, des gros flingues, des courses poursuites et réussir à doser tout ça. Fred Duval fait ça très bien avec Carmen et Travis. On n’en est qu’aux prémices mais on dirait que les lecteurs commencent à accrocher. Il faudra en reparler dans deux ou trois ans, quand on aura une quinzaine d’albums disponibles.

FT : Le cinéma fait de plus en plus appel aux dessinateurs de BD.

O. Vatine : Aux Etats-Unis, ça se fait depuis longtemps. En France, ça commence, grâce à des réalisateurs comme Besson, Gans, Caro ou Kounen. Ils sont tombés dans Métal Hurlant quand ils étaient petits.

FT : C’était un rêve pour toi de travailler pour le cinéma ?

O. Vatine : Oui et non. En fait, plutôt oui... Je serais assez tenté par la réalisation. Sur le papier, j’ai l’impression que j’arriverais à m’en sortir d’un point de vue technique : scénar, storyboard, conception visuelle etc... L’inconnue, c’est la direction d’acteur. Par rapport à la bande dessinée où tu dois forcer le trait, le cinéma permet une approche plus nuancée des personnages. Tu travailles plus en profondeur, sur la gestuelle, les regards. Tu peux prendre ton temps pour développer des séquences, des histoires à l’intérieur de l’histoire... Je commence à y mettre un pied via Christophe Gans et Marc Caro. Leurs projets tranchent carrément dans le ronron à tendance “téléramiste” de la production française de base et j’espère que le mouvement va être amené à durer.

Propos recueillis par Franck Debernardi.

 
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